Enracinés dans la résilience : les traditions botaniques tchouvaches
J’ai écrit cet article pour le VBKB, la Vereniging van Botanische Kunstenaars België (Société belge des artistes botaniques).
Il a été publié dans le bulletin de décembre 2025 de la Société.
Les Tchouvaches sont un peuple autochtone turcique de la région de l’Atăl (la Volga), considéré comme descendant de tribus guerrières semi-nomades, les Huns. Pendant des siècles, bien avant que les pratiques coloniales russes ne transforment la région, ils ont vécu en harmonie avec la nature, tirant leur subsistance de l’agriculture et de l’élevage. Cette relation étroite et spirituelle avec la terre repose sur des croyances où les plantes ne sont pas de simples ressources, mais des êtres vivants, des partenaires actifs du quotidien, de la médecine, des rituels et de la culture. Aujourd’hui encore, ce lien intime avec la nature perdure comme une forme silencieuse de résilience culturelle, même si la colonisation, les politiques d’assimilation et la modernisation ont bouleversé de nombreuses traditions.
Des images végétales stylisées traversent l’ensemble des arts et artisanats tchouvaches. Sans constituer de « l’art botanique » au sens scientifique, ces motifs représentent la flore de manière symbolique, exprimant l’identité culturelle et les croyances. La broderie tchouvache regorge de symboles végétaux : fleurs, vrilles et l’ancien motif de « l’Arbre de Vie » ornent vêtements, serviettes rituelles et textiles domestiques. La gravure sur bois et les bijoux présentent également des plantes stylisées.
Ces motifs botaniques racontent une histoire de résilience. Ils sont bien plus que des ornements. Durant les périodes où parler tchouvache ou pratiquer la croyance traditionnelle était découragé, ces motifs sont devenus une forme subtile mais puissante de résistance. Ils ont permis aux Tchouvaches de préserver leur identité au grand jour, en cousant la mémoire culturelle dans des chemises, serviettes, ceintures ou étoffes rituelles dont le sens profond devait pourtant être protégé discrètement.
La tradition spirituelle tchouvache mêle animisme ainsi que tengrisme et place aussi bien les plantes que les arbres au cœur de la vie sacrée. Le bouleau, le chêne et le tilleul étaient considérés comme sacrés et habités par des esprits protecteurs. Les villages entretenaient souvent des bois sacrés où les communautés se réunissaient pour prier et célébrer les saisons, déposant des offrandes pour maintenir l’harmonie avec le monde naturel. Avec l’expansion impériale russe et la diffusion forcée du christianisme orthodoxe, nombre de ces espaces sacrés furent détruits ou réaffectés, et leurs cérémonies qualifiées de « païennes » et réprimées.
Le chêne, par exemple, est un arbre sacré associé au Monde supérieur et au dieu céleste Tura, symbole de lumière, d’ordre, de justice et de tonnerre. Comme la foudre frappait souvent les chênes, ceux-ci étaient perçus comme des passerelles entre le monde humain et le monde céleste. Les bijoux précoloniaux comportaient fréquemment des pendentifs en forme de gland, en argent ou en or, portés comme talismans de protection et de bonne fortune. Malgré la christianisation, le chêne a conservé sa présence sacrée, dans le folklore comme dans les coutumes rurales, représentant force, protection et puissance divine. Aujourd’hui encore, on retrouve l’image du gland ou de la feuille de chêne sur les encadrements de maisons et les portails, et certains bois sacrés continuent d’être entretenus.
D’autres symboles végétaux portent des significations tout aussi profondes. Le lotus, symbole du soleil et de la renaissance, apparaît sur des pierres tombales des XVIIe–XVIIIe siècles et dans les bijoux portés par les hommes comme par les femmes. Les tournesols et les marguerites présents sur les bijoux féminins, les Syulgam, évoquaient de grandes familles prospères. Le bouton de rose symbolisait la pureté, tandis que le lys évoquait l’éveil du printemps.
De gauche à droite : un pendentif en chêne, un lotus et un symbole du lin représenté sur un Syulgam (élément du costume féminin).
Ces plantes symboliques se reflètent aussi dans les pratiques saisonnières et la vie quotidienne. Rameaux de bouleau, grains, blé et herbes aromatiques apparaissent dans les fêtes comme Kărlăç, célébration du printemps, et Akatuy, fête agricole, où ils incarnent renouveau et prospérité. Au-delà des rituels, les communautés tchouvaches ont longtemps transmis un savoir approfondi sur les plantes locales pour soigner et protéger. Des herbes médicinales comme la menthe, l’achillée millefeuille ou le millepertuis servaient à traiter les maladies, soigner les animaux et effectuer des purifications saisonnières. Ce savoir se transmettait traditionnellement en famille : mon grand-père tchouvache récoltait les plantes et préparait ses propres remèdes.
Malgré des siècles de pression, les traditions végétales tchouvaches persistent et connaissent même un renouveau. Des groupes communautaires ravivent les rituels saisonniers. Des artistes réinterprètent les symboles botaniques. Les jeunes redécouvrent le sens des motifs ancestraux. Le savoir herboriste est de nouveau collecté, partagé et enseigné. Chaque motif végétal cousu sur une étoffe, chaque branche de bouleau dans une danse rituelle, chaque remède à base de plantes est un geste de résistance tranquille dans la lutte continue pour préserver et reconquérir une culture que la colonisation a tenté — sans y parvenir — d’effacer.
Cet héritage est aussi personnel. Je crois que la relation de mes ancêtres avec la nature était à la fois précieuse et profonde : une source de force, d’identité et d’équilibre. Il n’est donc pas surprenant que les plantes soient devenues le cœur de mon propre travail créatif. L’art botanique me semble être la continuité de cet héritage : une manière d’honorer l’unité entre les êtres humains et la terre, de célébrer l’harmonie que mes ancêtres chérissaient, et de maintenir vivant leur lien au monde naturel à travers chaque feuille et chaque fleur que je peins.